CHAPITRE IV

A Mujhara, il y avait des marques sur les portes. Nous comprîmes bientôt : les rouges signifiaient que la peste était dans la demeure ; les noires voulaient dire que la mort avait frappé.

La ville était silencieuse. Nous étions au milieu de la matinée, pourtant, il y avait peu de passants. Ceux que nous croisions s'enveloppaient plus étroitement dans leurs vêtements et se détournaient de notre chemin, faisant un signe pour conjurer le mauvais sort.

Ils avaient désormais une bonne raison de craindre les Cheysulis.

Le ciel plombé crachotait des flocons de neige. Je clignai des yeux et enfonçai mon menton barbu dans les replis de laine de mon vêtement.

Après des semaines de chevauchée, j'avais peur d'approcher d'Homana-Mujhar et de voir sur le portail la marque rouge de la peste ou, pire, la noire du charnier.

— Mon seigneur prince ! cria un des gardes.

J'ignorais son nom, mais je l'avais souvent vu de service à l'extérieur du palais. Les portes s'ouvrirent.

Je levai les yeux sur la marque rouge.

— Il n'y a pas de trait à la suie, dis-je.

— Non, mon seigneur. Pas encore...

— Niall, déclara Ian, c'est ici que nos chemins se séparent.

— Tu ne viens pas avec moi ?

— Je vais à la Citadelle. Il y a Isolde, et bien d'autres. Je reviendrai aussi vite que possible... Dieux, rujho, j'ai peur de ce que je vais trouver...

— Pas plus que moi. Va. Et reviens dès que tu le pourras.

Les portes se refermèrent derrière moi. Des garçons d'écurie s'occupèrent de ma monture. Je leur jetai les rênes et je gravis les marches du palais, Serri trottant à côté de moi.

Serri, et si mes fils ont attrapé la peste ?

Ne défie pas le sort, lir. Va d'abord vérifier si c'est vrai.

L'intervention de mon lir ne me rassura pas.

Mes fils, ma mère... et tant d'autres.

J'allai voir mes enfants. Dans la nourricerie, des femmes brodaient en bavardant.

Je ne posai qu'une question :

— Mes fils ?

— Ils vont bien, dit une des suivantes tandis que les autres me dévisageaient. Mon seigneur, venez voir par vous-même.

J'étais déjà près du berceau de chêne et d'ivoire. Ils dormaient paisiblement, aucun signe de maladie sur le corps.

— Ils profitent bien, mon seigneur, ils grandissent. N'ayez aucune crainte à leur sujet.

— Gisella, ma mère ?

— Elles vont bien toutes les deux.

— J'ai vu la marque rouge sur le portail. Il y a la peste à Homana-Mujhar.

— Oui, mon seigneur. C'est... le général.

— Vous ne voulez pas dire le général Rowan ?

— Si, mon seigneur.

J'eus l'impression qu'on m'enfonçait un poignard dans le ventre.

— Où est-il ?

— Dans ses appartements. La reine a dit de le laisser à l'endroit où il serait mieux, même si d'autres voulaient l'isoler et l'enfermer.

Je me tournai pour partir.

— Mon seigneur, vous feriez mieux de ne pas y aller.

— Afin de ne pas courir de risque ? Non, pour Rowan, cela vaut la peine.

Au moment où je quittai la pièce, je me trouvai face à face avec Gisella.

Une fois de plus, elle était chargée du poids d'un enfant... ou de deux, je n'aurais su le dire.

— Tu n'es pas entré dans la nourricerie, dit-elle. Pas dans la nourricerie !

— Gisella !

— Tu n'as pas exposé mes fils à la peste ?

Elle était stupéfaite, en colère, véritablement effrayée.

— Niall ?

— Je les ai vus, dis-je gentiment. Croyais-tu que je pourrais rester loin d'eux ?

— Tu les as exposés !

Elle me dépassa en courant et alla au berceau.

— Mes petits garçons, mes précieux petits bébés, vous a-t-il amené la peste ?

Elle se tourna soudain vers les autres femmes.

— J'avais dit qu'il ne devait pas entrer. J'avais dit qu'il fallait le tenir éloigné de mes enfants !

— Gisella, personne dans ce palais n'a le droit de m'empêcher de voir mes enfants.

— Moi, je l'ai ! hurla-t-elle. Je suis leur mère !

Elle se plaça entre moi et le berceau, protégeant les enfants de son corps. Je pouvais difficilement l'en blâmer.

— Je n'ai pas la peste, dis-je. Crois-tu que je risquerais la vie de nos fils ?

— Tu es un loup blanc quand tu prends ta forme-lir. Comment peux-tu affirmer que tu n'es pas contaminé ?

Lir, dit Serri, tu ne peux rien faire contre une peur aussi forte. Donne-lui du temps. Quand elle verra que tu n’es pas malade, elle t'acceptera.

Ce sont mes fils, Serri.

Et elle est leur jehana. Penses-tu qu'elle ait tort de vouloir protéger ses bébés ?

Je soupirai intérieurement.

Non, bien sûr... Mais j'aurais préféré qu'elle ne s'en prenne pas à moi !

— Très bien, Gisella, dis-je à voix haute. Je comprends. Mais quand tu verras que je vais bien, je m'attends à un changement d'attitude.

— La peste est dans Homana. Crois-tu que je risquerai la vie de l'héritier du Lion et de son frère ?

Elle était peut-être folle, mais je ne pouvais pas mettre en doute sa volonté de sauver les enfants, ni sa loyauté envers le trône du Lion.

Je demandai à Serri de rester auprès de mes fils. Je n'avais pas entièrement confiance en Gisella quand elle était en colère.

Puis j'allai chez Rowan.

Sa chambre était plongée dans la pénombre, sentant déjà la mort.

Ma mère était assise au chevet de Rowan.

— ... si fidèlement, termina-t-elle. Il n'eut personne d'aussi fidèle que vous. Je connais toute l'histoire, Rowan. Je sais comment, encore enfant, vous avez juré de servir Karyon ainsi qu'aucun autre homme ne le pourrait. Jamais vous n'avez failli. Vous l'avez aidé à devenir Mujhar.

Je regardai l'homme étendu sur le lit. Il était presque caché sous d'épaisses couvertures. Je ne voyais pas son visage.

— Quand mon père a été tué par Osric, vous avez été présent pour Donal. Un jour, mon fils aura besoin de vous. Vous ne pouvez pas nous quitter maintenant !

— Mère, dis-je.

Elle bondit de sa chaise.

— Niall ! Par les dieux, non ! Tu ne dois pas venir ici !

— Vous y êtes, répondis-je.

— Mais je ne suis pas le futur Mujhar. Niall, je t'en prie, quitte cette pièce.

— Je lui dois d'être présent. Comme vous le lui devez. Il a servi la Maison d'Homana plus longtemps que quiconque. C'est le moins que je puisse faire pour lui. Mon jehan est-il au courant ?

— J'ai envoyé un message. Mais je doute que Donal arrive à temps. La peste n'attend personne.

Le visage de Rowan était gris et hâve, ses lèvres décolorées et craquelées.

Il toussa. C'était une toux terrible, venue du plus profond de ses poumons. Ses lèvres gercées se fendirent et saignèrent.

Je me penchai sur lui. J'aurais voulu soulager sa douleur, mais je savais qu'il n'y avait rien à faire. Sa chevelure grisonnante semblait comme fanée. Les os de son visage saillaient. Il ne restait plus grand-chose du Rowan que j'avais connu.

Puis il ouvrit les yeux.

— Mon seigneur, vous avez été absent si longtemps...

— Oui, dis-je. Mais je vais rester quelque temps ici.

Sa voix était éraillée par la toux.

— Mon seigneur, murmura-t-il en fermant les yeux. Karyon...

Je me figeai.

— Karyon, je vous en supplie, reprenez Finn à votre service...

— Rowan... Ne t'agite pas.

— ... Vous avez besoin l'un de l'autre, continua-t-il, malgré ses difficultés d'élocution.

Il posa une main sur mon poignet.

— Mon seigneur, murmura-t-il, vous servir a été facile. Je n'aurais pu espérer meilleur maître que vous...

Je pris sa main fragile dans les miennes.

— Et moi, je n'aurais pas pu souhaiter un meilleur ami que vous.

Le sourire de Rowan s'élargit. Ses yeux s'emplirent de larmes.

— Vous souvenez-vous du jour de notre rencontre ? Nous étions prisonniers de Thorne d'Atvia, vous et moi. Mais je ne comptais pas : vous étiez le prince d'Homana. Quand Alix m'a sauvé, à votre demande, j'ai juré de vous servir toute ma vie. Lorsque vous êtes parti en exil, j'ai envié Finn. Quand j'ai su qu'un Cheysuli était avec vous, j'aurais tant voulu que ce soit moi !

Il toussa. Je craignis qu'il ne puisse pas continuer, mais il reprit la parole.

— Toutes ces années, j'ai été jaloux de sa position d'homme lige de Karyon. Quand vous l'avez renvoyé, j'ai cru que je me réjouirais. Mais... je n'étais pas Finn. Je ne pouvais pas le remplacer. Vous avez besoin de nous deux... Je vous en prie, mon seigneur, reprenez-le auprès de vous. Homana appelle tous ses enfants...

J'avalai ma salive.

— Rowan, cheysuli i'halla shansu.

Il lâcha un rire brisé.

— La paix cheysulie, pour moi, un homme sans lir ?

— Cheysuli i'halla shansu.

Il redressa péniblement la tête.

— Karyon...

Il retomba sur l'oreiller ; je sus qu'il ne parlerait plus jamais.

Après un moment, je détachai sa main de la mienne.

Il était difficile de croire Rowan mort.

— Je suis désolée, dit ma mère. Mais tu comprends sans doute...

— ... Pourquoi il m'a pris pour lui ? Oui. Si cela l'a aidé à mourir, je suis heureux de lui avoir fait ce cadeau. ( Je me levai. ) Je vais m'occuper des dispositions à prendre...

— Non, dit ma mère.

— Si vous pensez que je déléguerai la responsabilité des funérailles de Rowan à d'autres à cause de mon rang...

— Cela n'a rien à voir avec le rang, dit-elle doucement. En temps de peste, nous n'avons pas le choix. Il sera enterré dans une fosse commune, puis on y mettra le feu pour éviter que la peste se répande.

— Pas Rowan ! dis-je. Il mérite mieux que cela...

— Même si c'était toi, ils feraient ainsi. Il n'y a plus de titres dans la mort.

Je regardai Rowan une dernière fois. Puis j'attirai ma mère dans mes bras. Ensemble, nous pleurâmes en silence.

Ja’hai, dis-je aux dieux, acceptez ce guerrier cheysuli.

La piste du loup blanc
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